Les corcellois parlent de leur village

Votre Temps.... et le mien ! ! !

Chronique réalisée par Monsieur René PONNAVOY

J'aimerais bien être de mon temps !..... mais je l'ai perdu et ne sais plus où le trouver, où le chercher !?. Je ne sais même plus à quoi il peut bien ressembler, comment le reconnaître. Faut-il que je vous dise le peu que j'en sais pour que vous m'aidiez à le retrouver ? Ce ne sera pas facile car ce temps-là ne fait que changer. Plus il passe, plus il change.

Mettez-vous à ma place, ce n'est pas drôle !

Cela fait plus de 80 ans que je supporte cette situation ! Les premières années le changement était imperceptible si bien que je m'en rendais à peine compte… ça pouvait aller. Mais, depuis quelques décennies, l'allure s'est progressivement accélérée au point que je ne sais plus où j'en suis….. j'ai peine à suivre ! Croyez moi, ce n'est pas agréable de vivre hors du temps, hors de son temps ! Vous comprenez, j'en suis certain, pourquoi je veux tant retrouver le mien ! Pour cerner mon problème, oserais-je vous chanter comme d'autres l'on fait, ou à peu près : … « Je vous parle d'un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître….. Corcelles en ce temps-là ….. »… et bien voilà ….. je vais vous en parler.

Pour faire plus facilement connaissance je vais vous dire aujourd'hui ce qu'était l'un des rares plaisirs que pouvaient s'offrir les habitants de Corcelles au cours des tristes années 40. Nous allons nous comprendre puisque ce plaisir-là est, aujourd'hui encore, à votre portée tandis que, l'âge installé, il s'est un peu éloigné de moi. Son cadre est la nature et, évidemment, la forêt, si proche du village… le bois comme on dit plus volontiers chez nous. A l'époque, nous n'avons pas souvent l'occasion de mettre les pieds dans l'eau. Nous n'avons guère que la Sans Fond. Vous savez qu'on y parvient en prenant la route de Tarsul à travers bois jusqu'au pont des Marchands qui la franchit. De part et d'autre de son cours s'est installé un petit chemin hasardeux venu là sous le pas renouvelé des promeneurs. C'est une morne rivière qui chemine serrée entre les arbres, s'écoule à peine, envahie d'herbes aquatiques, parcourue par d'étranges insectes qui semblent ramper sur l'eau, au prix d'efforts multiples, réguliers et saccadés ; au village on les appelle d'un nom étrange plein de sonorités inquiétantes, les "écrigneules". Elles sont inoffensives, mais on les redoute parce qu'elles inspirent un dégoût inexpliqué. Faute de mieux, il arrive que nous nous laissions tenter, par les grandes chaleurs, à quitter nos chaussures, à nous retrousser pour mettre les pieds dans l'eau. Elle est tiède, trouble au point qu'on n'en voit pas le fond pourtant bien proche. On sait bien que le lit de la rivière est tout englué d'une vase immobile et pourtant, à chaque fois, c'est le même étonnement, le même dégoût que l'on éprouve à sentir nos pieds s'enfoncer jusqu'à la cheville dans cette gangue qui se glisse entre nos orteils. Petits, l'idée saugrenue nous venait parfois de tenter d'y apprendre à nager. Les bois alentour sont pleins d'agréments.

L'hiver, on ne les parcourt guère que pour ramasser du bois mort ou pour aller faire la "portion". Pendant les autres saisons, ils offrent de belles promenades aux charmes divers et renouvelés.

Il y a les splendeurs du printemps qui évoluent imperceptiblement mais qui, cependant, habillent les bois, en quelques jours, de richesses changeantes. Au début, on voit loin à travers les arbres libres de tout feuillage. Mais voici que paraissent les bourgeons, les premières feuilles, une espèce après l'autre, au rythme mesuré de chacune. Bientôt, par vague et tour à tour, les fleurs, à terre et sur nos têtes. L'air s'anime d'insectes, les oiseaux font leurs nids, la vie s'installe, jour après jour.

Avec le joli mois de mai, voici, en larges litières, les clochettes du muguet odorant. L'été viendra trop tôt imposer pour un temps sa splendeur immobile et nous y enfermer. Sous le couvert des arbres on ne voit plus le ciel. L'air est tout plein du vol désordonné des insectes, de leurs murmures agressifs ou lancinants. En un vaste ballet qu'on ne peut évincer, ils nous accompagnent d'une folle sarabande, chatouillent notre nez, viennent boire à nos yeux, agacent nos oreilles. Vainement, on prend pour les chasser quelque léger rameau qu'on agite en tous sens. Parfois sous les grands arbres de plus jeunes sont venus et forment devant nous un treillis végétal ; on s'évertue à le franchir pas après pas, cherchant la brèche, le détour offert ou dissimulé ; on réduit de la main le bois mort enchevêtré. Il résiste parfois, souvent il cède en un claquement sec ; il se rompt en plusieurs morceaux qui tombent sur nos têtes libérant un passage où se faufiler. Par endroits, quelques toiles d'araignées, des fils de la Vierge, nous coiffent pour notre déplaisir de leurs fragiles mais tenaces tentacules. Au cœur de la belle saison nul n'oublie son panier ; on chemine lentement, bâton à la main, la tête penchée, l'œil aux aguets scrutant le sol ; voici venu le temps des champignons. Il en est de toutes sortes, de toutes les couleurs. Certains sont solitaires, largement dispersés ; d'autres ne vont qu'en bandes et s'étalent en belles nappes. Leurs espèces sont légions, les bien connaître est une gageure. La tradition, bien plus que le véritable savoir, est source de connaissance. De rares chercheurs sont réputés savants, ils en tirent fierté . On leur soumet les cueillettes. Personne ne pose question sur deux ou trois espèces connues depuis toujours et suffisamment répandues pour habiter les mémoires. Il y a la chanterelle commune, la girolle que tout le monde connaît, qu'on appelle parfois jaunotte et, chez nous, plus souvent "roussotte". Il y a une autre sorte de chanterelle en forme de trompe, plus ou moins noire, qu'on appelle corne d'abondance et, au pays, plus généralement « trompette de la mort » ; elle pousse à l'automne en larges nappes dont deux ou trois suffisent à remplir un panier. Elles ont un goût puissant, font un plat succulent avec quelques lardons ; on peut les faire sécher pour les conserver. On trouve les cèpes et les bolets, à plus ou moins gros pied, avec leur chapeau du brun presque noir à l'orangé mandariné suivant l'espèce. On voit des amanites par légions avec leur volve et leur anneau sous de somptueux chapeaux, blancs, verdâtres, orangés, rosâtres, rouges écarlates, parfois mouchetés de blanc. Méfiance ! Nous aimerions trouver la succulente amanite des Césars sous son chapeau orangé. Faut-il parler des champignons des prés parfois absents mais qui, certaines années, envahissent les prairies ?

Cette quête, toujours recommencée, année après année, meublait une partie de nos étés. Nous partions à deux ou trois, en famille, parfois en bande. L'insouciance et les aléas de notre errance nous éloignaient les uns des autres ; de temps en temps, égarés dans notre silence, nous sentions le besoin de nous repérer. Un appel, bref mais sonore, jaillissait de notre poitrine comme une question à l'aventure ; deux ou trois cris, plus ou moins perceptibles suivant l'éloignement, nous situaient dans l'univers des arbres par rapport à nos compagnons. Le hasard de nos pas croisait parfois nos chemins ; nous nous apercevions traversant une ligne, enjambant un fossé. Il nous arrivait de nous joindre pour faire un rapide inventaire de notre récolte, comparer discrètement nos richesses, nos chances, notre habileté, notre discernement. Nous ne manquions guère de nous interroger sur ces innombrables champignons que nous ne connaissions pas, qui, à leur habitude, étaient si abondants, avaient si bonne allure, sentaient si bon " le champignon" et que nous aurions volontiers passé à la casserole n'eut été la crainte de nous empoisonner.

Ces plaisirs-là, dont je viens de vous dire quelques mots, il me semble qu'ils n'ont pas vieilli. Nous pouvons plus ou moins les partager, vous et moi. C'est une conviction qui me rassure. Je me dis qu'en cherchant bien dans votre temps à vous … les plus jeunes,….. je pourrais, sans doute, trouver trace du mien …. et le soumettre à un bon lifting ! Qu'en pensez-vous ? J'y suis prêt et je sais que vous m'aiderez. En échange d'un peu de votre temps, je vous apporterai un peu du mien…. Et nous ferons un cocktail dont nous saurons nous satisfaire.